Par Sandrine Saison-Marsollier, Experte pédagogique
L’article en bref
En explorant les relations entre adultes, enfants et jeunes, ainsi que les besoins propres à chacun, cet article invite parents et enseignants à questionner leurs pratiques éducatives et leur propose des outils concrets pour nourrir cette réflexion.
Mots-clés : relations de qualité, régulation émotionnelle, disponibilité, règles de vie, besoins
Introduction
« Être parent, être enseignant : les plus beaux et les plus difficiles métiers du monde. » Cette formule est largement reprise dans le débat public. Elle illustre les préoccupations liées à l’éducation des enfants et des jeunes. En effet, les transformations sociales et culturelles actuelles modifient en profondeur les formes de l’autorité éducative. Il devient nécessaire de repenser les cadres éducatifs qui sous-tendent les relations enfants / adultes. Les jeunes évoluent aujourd’hui dans un monde plus individualisé et interconnecté, caractérisé par un accès immédiat et massif à l’information, ce qui fait émerger de nouveaux enjeux éducatifs. Dans le même temps, la hausse de l’anxiété et des troubles dépressifs chez les jeunes (OCDE, 2026, https://www.oecd.org/en/publications/child-adolescent-and-youth-mental-health-in-the-21st-century_1092c3cb-en/full-report.html) renforce les interrogations autour de l’éducation et en fait une préoccupation centrale. Pour ne pas en rester à ce double constat (mutations sociales et détresse psychologique), il convient de recentrer la réflexion sur les trois axes principaux présentés ci-dessous, afin de circonscrire le problème et d’inviter à l’action.
Des relations de qualité : Instaurer un lien fondé sur le respect mutuel, la considération et la confiance, tout en ayant en tête la dimension asymétrique de l’action éducative : il n’est pas juste d’exiger du respect et de la considération d’un enfant, si les adultes ne sont pas exemplaires et n’offrent pas eux-même respect et considération.
Les règles de vie partagées : Définir des règles explicites en distinguant ce qui est non négociable de ce qui peut être discuté. Les règles s’appliquent aussi aux adultes, et elles peuvent, pour la plupart, être co-décidées.
L’autonomie et la responsabilité : Soutenir progressivement l’enfant ou l’adolescent dans son développement afin de renforcer sa capacité à faire des choix éclairés.
L’objectif est ainsi de promouvoir une approche éducative qui articule un cadre structurant et une posture empathique, dans laquelle l’adulte reste garant de l’autorité.
Comment construire des relations de qualité ?
Construire une relation de qualité, à l’école comme en famille, repose sur trois piliers : le respect mutuel, la considération et la confiance. Le respect ne s’impose pas, il se construit au quotidien à travers une conduite modélisante de l’adulte, une parole sincère, une écoute attentive et une reconnaissance réelle de l’autre. Considérer l’enfant, et être considéré par lui, signifie se reconnaître mutuellement comme des personnes à part entière, à travers des gestes, des sourires, des regards, des mots et des actions concrètes.
« J’existe dans le regard de l’autre, l’autre existe dans mon regard. » Robert Neuburger
Cette qualité relationnelle se construit progressivement à travers l’exemplarité de l’adulte ainsi que des interactions régulières, sincères et sécurisantes. La relation avec l’adulte occupe une place centrale dans le bien-être et l’épanouissement de l’enfant. Les recherches menées en France par l’INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale) montrent d’ailleurs que la qualité des relations entre adultes et enfants constitue un facteur essentiel de leur développement et de leur bien-être. Les conclusions de la revue de littérature menée par Claude Martin, Zoé Perron et Julia Buzaud (2019) convergent pour placer les relations que les enfants et les jeunes entretiennent avec leurs proches, et plus particulièrement avec leurs parents, au cœur des déterminants du bien-être des enfants et des jeunes en France.
Disponibilité et régulation émotionnelle
La qualité relationnelle est possible grâce à la disponibilité de l’adulte et à sa capacité à réguler ses émotions. Il s’agit donc, pour lui, de trouver un juste équilibre entre présence et autonomie. Le défi pour l’adulte est donc d’être attentif, d’écouter réellement, d’encourager et de formuler des retours constructifs, tout en laissant à l’enfant l’espace nécessaire pour se développer.

La cohérence entre les paroles et les actes de l’adulte, ainsi que la continuité entre les pratiques éducatives de l’école et de la maison renforcent la confiance et la légitimité de l’autorité.
En famille, partager un repas, échanger lors d’un trajet, jouer, cuisiner ou lire une histoire créent et entretiennent la relation. Ces temps partagés nourrissent le lien et participent à la construction identitaire de l’enfant.
À l’école, les interactions positives entre enseignants et élèves (travail en petits groupes, encouragements, échanges bienveillants ou recadrages justes) contribuent également au bien-être des enfants.
Elles réduisent les difficultés de comportement et soutiennent les apprentissages. Il est donc important de proposer des activités pédagogiques qui favorisent ces dynamiques relationnelles positives dans les classes. Les quatre volumes de la collection Grandir en paix ( https://grainesdepaix.org/nos-programmes/grandir-en-paix/) permettent ce travail.

Comment poser les règles de vie partagées ?
Jean-Paul Gaillard (2023) rappelle que nous sommes entrés dans une nouvelle ère éducative : les modèles fondés sur l’obéissance et l’autorité verticale ne correspondent plus aux réalités actuelles. Repenser le cadre implique donc des ajustements concrets, adaptés à chaque contexte, avec une clarification des limites relevant de la responsabilité de l’adulte.
Un cadre éducatif est indispensable pour sécuriser la relation. L’enjeu n’est pas de multiplier les règles, mais de les rendre lisibles, cohérentes et justes. On distingue ainsi :
- Les règles non négociables : liées à la sécurité et à la santé, dont l’usage du numérique fait partie intégrante (temps, lieux, contenus), et aux valeurs humaines comme le respect, la justice, l’équité.
- Les règles négociables : discutées et ajustées selon les situations et l’âge de l’enfant.
L’adulte définit les règles non négociables, les explicite et les assume. Elles évoluent avec le développement de l’enfant. L’adulte décide des règles non pas parce qu’il « domine » l’enfant mais parce qu’il a une grande responsabilité vis-à-vis de lui : ces règles non négociables existent pour garantir sa sécurité et sa santé et l’adulte dispose de connaissances plus approfondies pour ces sujets. Ce pouvoir de décision implique de grandes responsabilités, et une fois encore, l’exemplarité est souvent plus essentielle que des paroles non incarnées.
Vers un cadre clarifié : non négociable / négociable
Cette distinction permet de clarifier les attentes, de réduire les tensions et d’impliquer l’enfant dans la compréhension du cadre. En cas de non-respect de règles non négociables, elles donnent lieu à des sanctions réparatrices plutôt que punitives. Les sanctions réparatrices, lorsqu’il y a manquement, visent à donner du sens à la conséquence : réparer, s’excuser, remettre en état ou contribuer à la situation concernée.
Exemples de règles non négociables :
- Temps d’écran : durée d’utilisation adaptée à l’âge (consulter les recommandations du gouvernement français en cliquant sur le lien : https://jeprotegemonenfant.gouv.fr/ecrans/)
- Sommeil : respect des horaires adaptés à l’âge.
- Sécurité et cadre de vie : règles essentielles de protection.
- Valeurs humaines : inacceptabilité de toutes formes de violence
- Sorties : horaires fixés et respectés (ex. : retour le week-end à une heure définie).
Ce cadre, à la fois clair et évolutif, soutient la responsabilisation progressive de l’enfant tout en maintenant un environnement sécurisant et structurant.
L’adulte constitue un modèle dans le respect de ce cadre et des règles de vie. À ce titre, il fait preuve d’exemplarité en reconnaissant et en réparant ses propres erreurs lorsqu’il adopte un comportement inadapté. Par exemple, il présente ses excuses à un enfant s’il l’a vexé. Il montre également, par son propre comportement, les attitudes attendues lorsqu’il interagit avec d’autres adultes. La réparation ne doit pas être envisagée comme une réponse systématique ou un concept « fourre-tout » permettant d’éviter toute remise en question de ses pratiques. Elle s’inscrit au contraire dans une démarche réflexive fondée sur la décentration, l’observation et l’analyse de sa propre posture professionnelle.
Cadre éducatif : un regard renouvelé sur les comportements
Ajuster les réponses aux comportements des enfants suppose d’adopter une posture de décentration et d’observation. L’idée est de mieux comprendre les besoins et les émotions qui sous-tendent les actions et les paroles. Ainsi, parents et enseignants sont invités à développer une compétence centrale : l’observation. Prendre le temps de regarder, d’écouter et d’interroger ce que vit l’enfant aide à mieux saisir ses réactions et à y répondre de façon plus pertinente. De la même façon, prendre le temps d’observer ses propres réactions permet d’ajuster ses réponses vis-à-vis des enfants.
Les comportements des enfants peuvent être mieux compris lorsqu’on s’intéresse à ce qui les sous-tend : les émotions, les besoins, les frustrations. Comme l’explique Édouard Gentaz (2023) un comportement difficile est souvent l’expression d’un besoin non satisfait ou d’une difficulté à réguler une émotion. Repérer ces signaux permet d’intervenir de manière plus juste et respectueuse.
Cette approche transforme la relation éducative : l’adulte ne se limite plus à réagir au comportement visible, il cherche à en comprendre l’origine. Cela permet une réponse à la fois ferme sur le cadre et attentive à la personne. Il ne s’agit pas de tout accepter — les règles non négociables s’appliquent même lorsque l’émotion est comprise — mais de mieux comprendre pour mieux intervenir.
Cette grille de lecture fait le lien entre les comportements observés (au centre de la roue) et les besoins supposés de l’enfant. Elle permet de concilier exigence et bienveillance. L’enfant, en se sentant compris, est davantage en capacité de coopérer et d’intégrer les règles. Elle n’est certes pas exhaustive. Elle présente les besoins souvent retrouvés par rapport à certains comportements. D’autres besoins peuvent être à explorer avec l’enfant ou avec l’aide d’un professionnel de santé, notamment en cas de signes de souffrance persistants.

Comment construire une autonomie et une responsabilité progressives ?
L’autonomie et la responsabilité ne se décrètent pas : elles se construisent progressivement dans un environnement à la fois structurant et soutenant. François Taddéi (2018) met en avant l’importance de développer des formes d’apprentissage qui encouragent la curiosité, l’initiative et la capacité à apprendre à apprendre, dans une logique de responsabilisation graduelle des enfants et des jeunes. Dans le domaine scolaire, Philippe Meirieu (2021) rappelle également que l’autonomie de l’élève se développe grâce à un cadre exigeant mais bienveillant, permettant l’exercice progressif du choix et des responsabilités.
« Tout ce qui est fait pour moi, sans moi, est fait contre moi . » Nelson Mandela
Cette phrase de Mandela fait écho avec l’échelle d’autonomie et responsabilités proposée ici. Elle représente un cheminement évolutif : passer de la dépendance à l’autonomie nécessite un accompagnement constant, fondé sur la relation, le cadre et la confiance, au cœur des apprentissages scolaires et au sein de la famille.

Conclusion
Et si tout ça ne marche pas ? Certains enfants, notamment avec des troubles du comportement ou des vécus traumatiques, ne répondent pas immédiatement à cette approche. Dans ce cas, le maintien du cadre (avec des conséquences claires et prévisibles) et un recours à une aide spécialisée (pédopsychiatres, psychologues, éducateurs de l’enfance) peuvent être nécessaires.
Éduquer aujourd’hui ne se résume pas à imposer des règles, mais à articuler un cadre clair, une autorité juste, de la disponibilité et de la compréhension. Lorsque l’adulte prend le temps de comprendre l’enfant, de clarifier le cadre ou de faire respecter les non négociables et de répondre à ses besoins, il favorise la confiance, la coopération et l’épanouissement. Cette approche transforme la relation éducative : elle rend l’autorité plus légitime, les règles plus acceptables, et l’accompagnement plus efficace. En misant sur le lien autant que sur le cadre, parents et enseignants offrent aux jeunes les conditions pour grandir sereinement et développer pleinement leurs potentialités.
Par ailleurs, les adultes ont la responsabilité de faire ce travail de connaissance d’eux-mêmes : les enfants apprennent par l’exemple. Un adulte capable d’identifier, de nommer, de réguler, d’exprimer avec respect ses propres émotions et besoins incarnera cette posture d’autorité juste pour l’enfant. L’exemplarité est une forme d’autorité.
Bibliographie :
Bilheran, A. (2009). L’autorité. Paris, France : Armand Colin.
Gaillard, J.-P. (2023). Enfants et adolescents en mutation : mode d’emploi pour les parents, éducateurs, enseignants et thérapeutes. Paris, France : ESF Éditeur.
Gentaz, É. (2023). Comment les émotions viennent aux enfants. Paris, France: Nathan.
Greene, R. W. (2017). L’enfant explosif. Consulté à l’adresse : L’enfant explosif (PDF)
Martin, C., Perron, Z., & Buzaud, J. (2019). Le bien-être de l’enfant : évolution d’une notion, ambiguïtés des dimensions et mesures. Enfances, Familles, Générations, (33). https://journals.openedition.org/efg/9185
Meirieu, P. (2021). Dictionnaire inattendu de pédagogie. Paris, France : ESF Éditeur.
Neuburger, R. (2023). Exister : le plus intime et fragile des sentiments. Paris, France : Payot.
Reynal, I., Mella, N., Gentaz, É., & Richard, S. (2025). Mieux comprendre la régulation émotionnelle chez les enfants de 5-6 ans : type de stratégies et lien avec la compréhension des émotions. L’Année psychologique, 125(3).
Robbes, B. (2014). L’autorité éducative : la construire et l’exercer. Repères pour agir. Paris, France : Réseau Canopé (SCÉRÉN).
Taddéi, F., & Pasquinelli, E. Podcast France Culture Être et Savoir : Quelles nouvelles pédagogies pour demain ? https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/etre-et-savoir/apprendre-au-xxieme-siecle-avec-et-par-la-science-9805823
Pour en savoir plus, nous vous invitons à contacter notre département pédagogique : info@grainesdepaix.org